Témoignage de Claire : "C'est dur d'apprendre à vivre sans mon fils

Mon fils Antoine avait 20 ans, il faisait des études à Prague. Un jour, il a été retrouvé inanimé chez lui. Mort d’une intoxication causée par une surdose de médicaments.

C’était un garçon extrêmement intelligent mais diagnostiqué hyperactif et bipolaire. Trois semaines avant, il avait décidé d'arrêter ses médicaments car il ne les supportait plus, ce qui m'avait vraiment inquiétée. Il vivait aussi une histoire d'amour tumultueuse.

Résidant au Canada, je devais venir le voir deux semaines plus tard. Et puis j'ai appris sa mort brutale. Suicide ou juste envie d'oublier ce qui le tracassait ? Personne ne saura jamais…

Ma première réaction a été de hurler « Non ! Antoine n'est pas mort, mon fils n'est pas mort, je sais qu'il n'est pas mort ! ». Pendant des heures, jusqu'à ne plus pouvoir parler. Le monde s'était effondré, l'impossible, l'innommable était arrivé. Pour moi, seuls ces mots pouvaient me sauver de l'horreur.

La vie m'avait trahie. Aucune douleur, je crois, n'est aussi profonde. J'avais l'impression que mon coeur, mon ventre et ma tête étaient fracassés, se désintégraient…

On m'arrachait l'être que j'aimais le plus au monde et avec lui toute ma vie, tout en ce que je croyais, mes plus beaux rêves, ma raison d'exister, le passé, le présent et l'avenir. Je me sentais morte, morte en vie.

Je me sentais coupable, je revoyais en boucle ce que j'aurais pu faire, ce que j'aurais dû faire. L’appeler ce jour-là, venir le voir plus tôt… Je me sentais la pire mère au monde.

Il a été terriblement difficile de prendre l'avion le lendemain vers l'Europe pour retrouver mon enfant qui n'y était plus. Le pire voyage de ma vie. On m'attendait. Une « chaîne » d'amour, de partage, de soutien s'est formée autour de moi… Je n'étais pas seule. Je n'aurais jamais cru qu’il était possible de vivre des événements si bouleversants dans les deux sens.

Le plus difficile à vivre est la douleur, on a l'impression d'avoir une blessure atroce qui saigne en permanence et ne laisse aucun répit. Au début, j’ai cru que je n'allais pas tenir, j’avais envie de mourir. J’ai repris mon travail au plus vite pour ne pas laisser ces pensées m'envahir.

Et puis, peu à peu, j'ai repris des forces. Je me suis dit que je devais prendre le temps, ne pas bousculer les étapes, accepter la douleur et travailler ce qui pouvait être travaillé.

Sur un plan plus intime, je rêve énormément de lui. Au début, je croyais qu'il n'y aurait que les souvenirs qui m'aideraient à tenir, le reste me semblait compromis. Mais tous ces rêves m'ont donné une autre vision des choses. J'ai compris que nous avons en nous des ressources qui, d'une manière ou d'une autre, nous soutiennent. C'est à l'intérieur de nous que tout se joue, dans cet espace où personne d'autre n'a d'accès, là où nous avons bâti la relation avec notre enfant et où désormais la douleur habite.

C’est très dur d’apprendre à vivre avec son absence. Au début, c'est inconcevable, on a très peur du temps qui passe. Dix ans sans le voir ? Un supplice. La pire chose que quelqu'un peut dire à une personne qui a perdu un enfant c'est « Avec le temps, tu iras mieux. » On préfère ne pas aller mieux que de voir le temps passer sans lui !

Je crois que mener une activité créatrice est vraiment une clé pour apprivoiser cette absence. Créer c'est dire, sentir, apprivoiser autrement. Moi, je dessinais Antoine.

Je crois qu'on commence à apprivoiser l'absence quand on se rend compte que l'amour va bien au-delà de la présence physique. On ne vit pas qu'avec les vivants, on vit aussi avec nos morts et parfois de manière presque plus intense car toutes les petites contraintes du quotidien ont disparu et il ne reste que l'essentiel: l’amour.

Source : http://www.psychologies.com/Moi/Epreuves/Deuil/Articles-et-Dossiers/Comment-faire-le-deuil-de-son-enfant/C-est-dur-d-apprendre-a-vivre-sans-mon-fils