Quand l'enfant adulte s'en va le premier

Perdre son enfant est un drame pour tout parent. C'est une épreuve douloureuse qui déchire les couples, ébranle les familles. Hormis la tristesse de perdre un être cher, son être cher, c'est également l'ordre naturel des choses qui est boulversé :  ce sont les parents qui devraient quitter leurs enfants et non le contraire.

Marie-Frédérique Bacqué est professeure de psychologie à l’université de Strasbourg. Elle anime des groupes de parents en deuil d’un enfant. Elle est l’auteure de nombreux livres sur le deuil dont « L’un sans l’autre » (Larousse, 2007) et « Apprivoiser la mort », (Odile Jacob, 2003).
Elle répond à nos questions

Le Dauphiné Libéré :Lorsqu’un enfant meurt à l’âge adulte, quel est l’impact sur les parents ?
Marie-Frédérique Bacqué : On est confronté à un désespoir immense. C’est la fin d’une génération, voire parfois d’une famille lorsqu’il s’agit d’un enfant unique. Nous sommes des êtres de parole et nous savons que nous allons mourir. Mais nous avons besoin de nous projeter. Lorsque des parents relativement âgés se retrouvent face à la mort de leur unique enfant, ils expérimentent un sentiment de mort, de fin totale. Ils ont l’impression que leur vie a été gâchée, qu’elle est dorénavant inutile. Se manifeste alors un immense chagrin risquant de se transformer en mélancolie.  

D.L. : Le fait de ne plus pouvoir avoir d’enfants aggrave-t-il ce sentiment de fin totale ?
M-F.B. : Le désir d’enfant resurgit avec le temps et c’est tout à fait normal. Lorsqu’on ne peut avoir d’autres enfants, lorsque cette source d’espoir s’évanouit complètement, la mort de l’enfant est d’autant plus difficile à supporter. Surtout s’il était unique. Si l’enfant était parent lui-même, les grands-parents en deuil vont s’attacher, voire dans certains cas s’acharner, à voir, s’occuper de leurs petits enfants. Ils se projettent sur ce qui reste de l’enfant perdu.  

D.L. : Quel impact sur le couple ?
M-F.B. : On s’est aperçu que le taux de mortalité chez les parents qui ont perdu un enfant est plus élevé que celui de ceux non confrontés à la perte. Que l’enfant meurt jeune ou plus tard, l’impact sur le couple est évident. La rupture du couple est un risque dans 50% des cas.  

D.L. : Nombreuses sont les personnes âgées qui se retrouvent seules à la fin de leur vie. Pensez-vous que la mort d’un enfant, lorsqu’elle intervient à cet âge-ci, précipite ce processus d’isolement, de repli sur soi ?
M-F.B. : C’est possible. Mais on découvre de jour en jour des liens de causalité entre les aspects biologiques de la vie et le comportement affectif. Les personnes qui lâchent prise ne sont souvent plus stimulées par un réseau social fondé sur les relations établies avec leurs enfants et petits-enfants. La mort de l’un d’entre eux signe parfois l’échec de toute une vie. Il faut aussi noter une distinction supplémentaire entre les personnes qui ont entre 65 et 75 ans qui demeurent encore très actives et celles qui ont entre 80 et 90 ans. C’est la possibilité de continuer à s’investir dans divers projets, de parler, de demeurer actif à sa mesure qui va jouer un rôle considérable dans l’aménagement du deuil pour les parents du défunt.

Propos recueillis par Yannick DEMOUSTIER