Le dur chemin des couples après la mort d’un enfant

J enrage

A la mort d’un enfant, un long et douloureux chemin de deuil s’ouvre pour le père et la mère. Certains couples retrouvent ensemble une autre vie, d’autres se séparent comme celui du film « J’enrage de son absence »

Dix ans ont passé depuis la mort brutale de Mathieu, leur fils de 4 ans, dans un accident de voiture. À la suite de cette tragédie, Jacques et Mado se sont séparés. «La séparation, c’était le seul moyen de continuer à vivre, on ne tenait plus qu’avec la douleur», confie Mado au début du film de Sandrine Bonnaire " J’enrage de ton absence".

Elle a refait sa vie avec un autre homme, Stéphane, dont elle a eu un second fils, Paul, âgé de 7 ans. Jacques, lui, est resté seul, bloqué dans son chagrin. À l’occasion d’un événement familial, il resurgit dans la vie de son ancienne épouse, et se lie d’amitié avec son fils.

Entre Jacques et Paul se tisse une grande amitié qui finit par déranger Mado. Un jour, Jacques s’installe secrètement dans la cave de Mado avec la complicité de l’enfant. Jusqu’à ce que Stéphane mette fin brutalement à cette situation.

 

« Il n’y a pas de fatalité sur le devenir du couple »

À l’évidence, Jacques et Mado s’aimaient. Et ils ont perdu leur fils unique. Ce drame a fait exploser leur couple. Cette situation n’a rien d’exceptionnel, dit-on. «Un mythe tenace veut que la mort d’un enfant entraîne la séparation des parents dans deux cas sur trois: c’est totalement faux et aucune étude le démontre», rectifie le psychiatre Christophe Fauré dans son livre Vivre le deuil au jour le jour.

«Selon mon expérience, les couples restent ensemble dans la majorité des cas», ajoute le psychiatre Alain Sauteraud, auteur du livre Vivre après ta mort. «Mais ce qui est sûr, c’est que ce drame impose au couple un stress considérable et le soumet à une sérieuse remise en question de ses fondements», ajoute Christophe Fauré.

«Il n’y a pas de fatalité sur le devenir du couple, renchérit Jacqueline Devenat, conseillère conjugale et familiale au Cler Amour et famille (2). Mais il faut se donner du temps à soi et à son couple pour faire le deuil et retrouver ensemble un chemin de vie.» 

Dans le film, la différence dans la manière d’affronter la douleur n’a probablement pas pu être négociée. «Je t’attendais, mais c’est toi qui es partie», dit Jacques à Mado. La façon de gérer la souffrance est en effet propre à chacun. Chacun avance comme il peut. Et il faut accepter que l’autre n’évolue pas au même rythme.

«Dans ce cheminement individuel qu’est le deuil, les hommes sont souvent très pudiques sur leurs émotions: leur chagrin peut se manifester autrement que dans les larmes», nuance Alain Sauteraud. Ainsi le père peut éprouver le besoin d’aller se recueillir souvent sur la tombe de son enfant, alors que la mère s’en sent incapable dans les premiers temps.

 

Le deuil d’un enfant est marqué du poids de la culpabilité

L’un des deux peut avoir envie de réinvestir une activité sociale, ce qui peut paraître insupportable à l’autre. «Il faut être attentif à ne pas prêter au conjoint une intention qu’il n’a pas, comme celle d’oublier son enfant. C’est souvent ainsi que naissent des malentendus qui peuvent déboucher sur un conflit conjugal. Exprimer son ressenti est essentiel», prévient Jacqueline Devenat.

Le deuil d’un enfant est marqué du poids de la culpabilité. Les parents se sentent coupables de ne pas avoir su protéger leur enfant et de lui avoir survécu. Dans le film, Jacques ne se remet pas d’avoir été au volant de la voiture où son fils a trouvé la mort. Même s’il n’est pas directement responsable de l’accident, le père se dit qu’il a failli à son rôle de protecteur.

Pour Jacqueline Devenat, «la voie se trouve dans l’accueil et l’acceptation de sa fragilité, de son impuissance devant la mort et la souffrance». Là aussi, poursuit-elle, «il est important que la parole se libère, au besoin avec l’aide d’une médiation extérieure».

Jacques et Mado n’ont pas pris le temps d’exprimer ce qu’ils avaient vécu : leur douleur, leur culpabilité, mais aussi leurs souvenirs communs. Chacun est parti de son côté, et c’est comme si tout s’était figé depuis la mort de leur enfant. Lorsqu’ils se retrouvent, l’homme et la femme vont pouvoir accomplir un pas de plus sur leur propre chemin de deuil.

 

De cette mise à l’épreuve, le couple peut ressortir fortifié

Sur ce chemin d’humilité, chacun se dépouille de la relation telle qu’il l’a connue. Il appartient à chaque conjoint de donner une nouvelle et juste place à son enfant décédé, laquelle découle de l’attachement qui perdure au-delà de la mort.

«La relation est propre à chacun, de la même façon que la relation du père ou de la mère était particulière du vivant de l’enfant», souligne le psychiatre Alain Sauteraud. Ce qui n’empêche pas de la partager en couple, dans le respect de l’amour et de l’émotion de l’autre. «Il est indispensable de passer du temps ensemble. La perte et le deuil de l’enfant transforment chaque parent en profondeur et modifient la dynamique du couple. Il est important de s’ajuster l’un à l’autre régulièrement», écrit encore Christophe Fauré.

«L’organisation du souvenir fera l’objet d’une négociation», précise Alain Sauteraud. Ainsi, une mère peut vouloir garder les affaires de l’enfant, alors que le père peut trouver cela morbide. Le couple procédera par étapes et gardera les objets les plus significatifs : un jouet, une peluche…

De la même façon que l’histoire d’un enfant ne se résume pas à sa mort, la vie conjugale ne se résume pas à cet enfant décédé. L’amour du couple continue d’exister. Retrouver cette quintessence de l’amour contribue à résoudre le deuil et à retrouver le sens de la vie. «Ni destruction, ni disparition, ni effacement, la mort de l’enfant est une séparation qui entraîne une modification du réel, du paysage familial», estime Jacqueline Devenat.

On vit désormais avec cet enfant d’une autre façon, en le maintenant inscrit dans l’histoire familiale. On reconstruit le couple, la vie de famille autrement. Si les parents ne se sont pas arrêtés à la dévastation, le travail de deuil qui suit la perte d’un enfant peut approfondir le sens de la vie conjugale. De cette mise à l’épreuve, le couple peut ressortir fortifié. Prêt, peut-être, à accueillir un autre enfant…

Source : http://www.la-croix.com/Famille/Couple/Le-dur-chemin-des-couples-apres-la-mort-d-un-enfant-_NP_-2012-10-30-870511

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