Vivre avec la mort d’un jumeau

Un bébé qui naît à la vie, et son jumeau qui décède… Le psychiatre français Benoît Bayle publie un livre sur ce deuil si particulier, et souvent mal compris de l’entourage.

On les appelle les «jumeaux esseulés»: ces enfants qui portent en eux la perte d’un frère jumeau ou d’une soeur jumelle décédés durant la grossesse ou à la naissance. Comment construisent-ils leur identité en l’absence de ce double manquant? Et les parents, comment vivent-ils ces moments qui lient intimement naissance et mort? Psychiatre des hôpitaux dans la région de Chartres et responsable d’un centre de psychologie périnatale, Benoît Bayle vient de publier un livre sur le sujet. Mêlant témoignages et analyse, il lève le voile sur un phénomène encore très peu étudié dans le monde francophone, et qui n’est encore recensé par aucune statistique. Tout au plus sait-on qu’un des seuls forums internet spécialisés dans les jumeaux esseulés compte plus de 650 inscrits.

Interview.
 

Qu’est-ce qui rend le deuil d’un jumeau particulièrement difficile?

Benoît Bayle : Les parents doivent réaliser un vrai tour de force: parvenir à créer à la fois un espace pour l’enfant mort, et un espace pour l’enfant vivant. Ces deux espaces sont très différents: l’un est un espace de deuil et de peine, l’autre un espace d’accueil d’un nouveau-né et de joie. Et il est très important qu’ils puissent coexister de façon bien distincte. Sinon, la situation peut devenir écrasante pour l’enfant vivant: il aura l’impression que le jumeau mort était un être idéal et qu’il ne pourra jamais atteindre sa perfection.

Cela reste un sujet tabou?

C’est un sujet qui est encore ignoré du grand public. On a bien avancé autour du deuil périnatal et des fausses couches. Mais le deuil d’un jumeau, lui, est plus complexe. L’entourage a souvent de la peine à entendre que le fait qu’un bébé soit en vie n’efface pas la douleur d’avoir perdu l’autre. Il peut y avoir des réflexions très maladroites: «Ce n’est pas grave, puisqu’il vous en reste un», ou «c’est moins de travail que d’en avoir deux». Ces phrases sont dévastatrices: les parents auront le sentiment qu’ils ne peuvent pas parler de leur souffrance, et vont s’emmurer dedans.

 

En parler à tout prix, ce n’est pas ajouter à la souffrance?

Non. En général on est pudique, on a peur de faire mal… Mais il faut pouvoir en parler avec simplicité. Ça peut être une toute petite phrase. Par exemple: Quel prénom aviez-vous choisi pour celui qui est décédé?

 

Faut-il faire une cérémonie pour le jumeau mort in utero ou à la naissance?

Oui, c’est important, à condition que les parents se sentent complètement libres de faire comme ils le sentent. Ils vont certainement avoir des réactions différentes selon le stade de grossesse auquel est intervenu la mort. De même, au moment du premier anniversaire, on pourra allumer une bougie en souvenir du jumeau décédé. Il n’y a pas de honte à le pleurer, du moment qu’on est aussi capable de s’occuper du jumeau vivant.

 

Face à la perte d’un jumeau, les deux parents réagissent parfois de façon très différente…

Il peut arriver que l’un des parents nie le deuil et fasse comme s’il ne s’était rien passé, alors qu’il le porte dans son coeur, au moins inconsciemment. Il se crée alors un secret de famille autour de cette mort, qui sera néfaste aussi bien pour le couple que pour la relation parents-enfant.

 

Pourquoi le secret est-il difficile à vivre pour le jumeau survivant?

Dans bien des cas, le secret va susciter chez lui un sentiment de culpabilité. Il va se dire que si on n’en parle pas, c’est qu’il a dû faire quelque chose d’atroce pour que son jumeau meure. Que c’est de sa faute. Même si on ne lui révèle jamais la vérité, il est très possible qu’il percevra des non-dits.

 

Avec quelles conséquences?

Dans les cas que j’ai examinés, on retrouve souvent une quête du jumeau mort, une difficulté à construire son identité et à exister pour soi, un sentiment de culpabilité, et parfois un besoin d’éprouver la survie pour se sentir vivant.

 

Les jumeaux gardent-ils un souvenir d’avoir été à deux dans le ventre de leur mère?

Cela dépend. Si le second bébé meurt à un stade assez tardif de la grossesse ou autour de la naissance, il y aura eu une sensorialité partagée entre les jumeaux, et le survivant en gardera des traces mnésiques. Dans ce cas, le secret le prive des clés pour comprendre ce qu’il éprouve. On le voit dans le texte de Béatrice Asfaux (ci-dessous): durant son enfance, elle était sans cesse en quête de quelqu’un, sans savoir de qui. Comme personne ne lui avait dit qu’elle avait eu une jumelle, il n’y avait pas d’explication possible.

 

Avec la multiplication des fécondations in vitro, qui implique la fécondation de plusieurs embryons, la question des jumeaux esseulés va-t-elle prendre de l’ampleur?

Probablement. On voit des mères à qui l’on a implanté trois embryons, puis qui ont subi une «réduction embryonnaire», afin d’avoir des jumeaux et non des triplés. Après la naissance, certaines ont sans cesse envie d’acheter un vêtement pour ce troisième enfant, ou de nourrir une troisième bouche. Ici, on voit bien que la quête se situe dans la tête des parents. Cela peut suffire à créer des problématiques fortes.

 

Mais au stade de l’embryon, il n’y a pas de mémoire possible, non?

Certains auteurs pensent qu’il existe une mémoire cellulaire des embryons. Mais à ce jour, les connaissances scientifiques ne permettent pas de l’affirmer. Pour ma part, je pars du principe que le foetus ne peut pas avoir de traces mnésiques avant le quatrième mois de grossesse environ. Petit à petit, il va alors garder une certaine mémoire de la coexistence avec son jumeau. En fin de grossesse, où le foetus a carrément des facultés cognitives, comme la capacité de distinguer des sons.

 

Est-il aussi possible de vivre la perte d’un jumeau sans dommage particulier?

Bien sûr. Certains témoignages dans mon livre le montrent bien. La souffrance n’est jamais un choix, mais le propre de l’être humain est sa capacité à la dépasser pour en faire quelque chose de beau.
Annick Monod

Source : http://www.amge.ch/2013/02/19/vivre-avec-la-mort-dun-jumeau/