Réflexion d'une psychothérapeute

Paroles de psy

Danielle Colas-Idelman est formatrice dans les établissements de soins et psychothérapeute. Au sein de l’association grenobloise LOCOMOTIVE, qui aide les enfants atteints de leucémie et de cancer et leurs familles. Danielle accompagne des enfants et adolescents, de 4 à 17 ans, qui ont perdu un frère ou une sœur, lors de plusieurs weekends.

Ces rencontres ont donnés lieu à un film « Le Mandala – paroles de frères et sœurs endeuillés » (2002) et à un livre « Vivre et grandir sans toi – témoignages de frères et sœurs endeuillés » (2003)
En 2010, le Groupe frères et sœurs JPV a publié un livre de témoignages : « http://www.anjpv.asso.fr/Flyer - Vivre sans toi 2.pdf ».Les 137 textes et poèmes sont rassemblés par thème, et chaque thème s’ouvre par une page d’introduction de Danielle.
Voici des extraits :

Lien Unique : Relation fraternelle


Pourquoi ce lien fraternel est-il si fort ? 
La fraternité ne tient pas seulement du lien de sang, ni du fait de partager une vie commune avec d’autres membres de la famille. Bien sûr, frères et sœurs ont partagé le même utérus, même si ce n’est pas en même temps. Il y a un héritage biologique et aussi des transmissions d’informations et de mémoires transgénérationnelles. Les liens psychiques sont forts entre frères et sœurs. 
L’attachement n’est pas dépendant du temps passé avec une personne, mais du lien qui les unit.

Manque, absence


Les pertes, les séparations, sont comme des fractures, des déchirures du cœur et de l’âme. Pourtant la vie est faite de pertes et séparations. Nous sommes amenés à perdre tout ce que nous possédons ; notre jeunesse, nos rêves aussi disparaîtront ;  même notre condition de vivant est éphémère, comme les biens. Tout est provisoire.
C’est un long chemin qu’« apprivoiser l’absence ». Cela s’appelle élaborer le deuil. Elaborer, c’est produire par un long travail : on parle du « travail de deuil ».
Ce processus de guérison n’est pas linéaire, ni rapide, ni facile ; il ressemble aux montagnes russes, nous faisant passer d’un moment  paisible à une plus grande souffrance… 
Quand l’absence et le manque sont insupportables, il peut arriver que l’émotion, la pensée et les comportements soient totalement envahis par l’absence. Il en découle que le défunt occupe plus de place dans la vie de l’entourage que de son vivant.

Souffrance, solitude
            
Ma première rencontre avec des frères et sœurs endeuillés révéla la solitude et l’isolement dans lequel la plupart d’entre eux, enfants ou adolescents, vivaient ce deuil, à l’école comme à la maison, et l’indigence de l’entourage social pour relayer les mamans et les papas accablés et manquant d’aide eux-mêmes.   
La solitude est un choix, celui de passer du temps seul. Ces temps de solitude nous permettent de nous ressourcer, de nous connaître mieux. 
L’isolement est la situation d’être séparé des autres, de ne plus être en contact, quand une distance est imposée par l’environnement. C’est exceptionnellement un choix,presque toujours une contrainte.L’isolement est une souffrance qui s’ajoute à la souffrance.
Sortir de l’enfermement, de la douleur ou la révolte pour rencontrer des pairs dans l’épreuve est le signe qu’un déclic s’est produit. Sortir de l’isolement, rechercher la compréhension, confronter son vécu à celui des autres, sont autant de manières de s’ouvrir à nouveau, de revenir à soi : travail d’élaboration du deuil.
 
Naître dans les larmes


La perte d’un être jeune, nouveau-né ou enfant, bouleverse profondément le système familial : au-delà de ce qu’il était, il représentait des rêves, des projections, des espoirs. Après la perte d’un enfant, mettre au monde un autre être est un projet d’avenir pour les parents.
Pour ce nouvel être, il s’agira de trouver sa place. Dans sa vie intra-utérine, il aura contacté la souffrance de sa mère, et aussi la joie de son attente, il devra « dé-mêler » ce qui lui appartient et ce qui est à cet autre, invisible et si présent.
Cet enfant ne remplacera jamais celui qui est décédé, qui reste vivant dans le cœur et la psyché des parents.

Grandir dans le deuil
                                                
La difficulté pour les frères et sœurs endeuillés est que l’attention de notre société se porte sur la mère et le père, déniant la souffrance de la fratrie.  Les enfants survivants vont aider eux-mêmes leurs parents, les protégeant, et porter solitairement et silencieusement leur propre souffrance ; ils prennent en charge le fardeau des parents par amour, et tentent de les faire vivre.
                         
Si les parents s’abîment et s’isolent trop longtemps dans le chagrin, les enfants survivants risquent de vivre cela comme un abandon, en plus de la perte de leur frère ou sœur.     
Si l’adulte peut vivre ouvertement l’évolution du processus de deuil, les enfants se sentiront aussi autorisés à vivre leur peine, ils apprennent que la perte fait partie de la vie et que le chagrin est un sentiment normal.
 
Occulter le deuil


Le deuil n’est pas une pathologie. C’est un processus, avec des étapes, des retours en arrière, des recommencements, alors qu’on s’en croyait sorti…
Ce qui est pathologique, c’est de ne pas faire le deuil d’une séparation, d’une perte. Les deuils non élaborés, à plus forte raison les deuils liés à des causes de décès restées cachées ou secrètes, sont des mémoires psychiques inconscientes qui sont transmissibles sur plusieurs générations.
Des deuils non élaborés nous rattrapent toujours : au travers d’une autre perte, même insignifiante, qui nous déséquilibre. Des personnes « fortes » peuvent vivre de nombreuses pertes en donnant l’apparence de les surmonter… et craquer au refus de promotion ou à la mort du petit chat.

Famille : Trouver une nouvelle place


Dans une fratrie, chacun a une place et remplit un rôle dans les interactions familiales. 
Quand un membre de la famille décède, c’est tout l’équilibre de la famille qui est perturbé ; souvent, quelque temps après le décès, le rôle abandonné par le défunt sera pris par une autre personne afin de tenter de rétablir l’équilibre antérieur
Quand un enfant décède, un frère ou une sœur peut tenter de combler le vide en manifestant un autre comportement, cherchant à compenser l’absence ou s’obligeant à faire ce qu’il imagine que le défunt ferait s’il était vivant.
 

Perdre un grand frère
                                                     
La perte d’un frère ou d’une sœur affecte profondément ceux qui la vivent, et la manière dont ils vivront cet évènement en tant qu’individu, et individu dans une famille, orientera la plupart de leurs choix de vie : vie relationnelle, rapport aux autres, choix de métier. 
Certains se sentent investis d’un devoir de faire vivre le mort au travers de ces choix, ce qui les amène à vivre la vie d’un autre au lieu de la leur. 
Le sentiment de privation est souvent exprimé dans le deuil d’un frère ou d’une sœur, certains disent même se sentir « amputés » d’une partie d’eux-mêmes par ce décès.
La mort éveille le sentiment de culpabilité, surtout quand la rivalité et la jalousie ont été très fortes.
L’endeuillé fait du défunt un modèle inaccessible ; certains estiment qu’ils auraient dû mourir à sa place, se dévalorisant par rapport à lui. 
 
Donner la vie


Le frère ou la sœur endeuillé(e) a appris que les enfants peuvent mourir. D’où la difficulté de prendre une décision de grossesse. Il peut y avoir ambivalence, entre désir d’enfant et crainte de le perdre. Ceux qui font le choix d’accueillir un enfant ont sans doute résilié le bail avec la peur et la souffrance.
Après la perte d’un enfant, d’un frère ou d’une sœur, mettre au monde un autre être est un projet d’avenir. Il n’annule pas la douleur de l’épreuve passée et la peine encore présente. Il permet de ne pas rester tout le temps sur le passé, et de projeter un regard d’amour et de joie vers le nouveau.   
 

S’entraider, s’engager


Sortir de l’isolement et rencontrer des personnes vivant la même épreuve, c’est « normaliser » la situation, (« D’autres personnes ressentent la même chose que moi, alors je ne suis pas seul. ») et le partage du vécu avec ses similitudes et ses différences, le fait d’être reconnu par d’autres, de voir comment d’autres s’y prennent, va aider considérablement à se remettre à vivre en sortant de l’état de « survie ». 
Si les grands-parents, les amis, les voisins, les copains et les enseignants sont présents et offrent l’écoute et l’aide que les parents ne sont pas en mesure d’apporter, au moment du décès et encore bien après, les frères et sœurs seront capables de construire leur vie en intégrant la perte dans leur expérience.
La famille pourra alors trouver un autre équilibre, en honorant la mémoire du mort et en célébrant la vie qui est là, et l’amour des vivants.
 

Echanger : Forum et « Pages frères et sœurs »
        
Le forum du Groupe frères et sœurs est un lieu de rencontre : c’est important d’échanger avec des pairs. C’est une ressource, une solidarité immédiate entre personnes qui partagent la même préoccupation. Le forum est un espace vivant, riche…
On peut y déposer la souffrance, les regrets, le désespoir…. On se sent compris et ça libère.
Les « Pages frères et sœurs » sont évolution et partage.
Il y a ceux qui écrivent… Il y a ceux qui lisent… et il y a un tiers : la relation entre les écrivains et les lecteurs.
Le forum et les Pages relient des vies, de maille en maille ils tricotent du lien.
Le deuil des frères et sœurs était peu reconnu dans la société et mal connu des professionnels. Les « Pages frères et sœurs », le forum et le livre de témoignages de l’association JPV « Vivre sans toi… », ainsi que les documents élaborés par l’association Locomotive, donnent des repères et des ressources pour traverser ce deuil.

 

Partager : Rencontres frères et sœurs


Les non-dits créent un isolement et un sentiment de solitude… Le « non-dit » peut devenir « mal-à-dit », et deviendra « secret » à la génération suivante, puis « mémoire psychique ».
Ré-primer est un poison pour le corps, ex-primer libère, à condition de le faire en sécurité…
Quand la confiance, le respect, la sécurité et la sincérité sont à l’œuvre dans un groupe, chacun-chacune va avancer, de témoignages en questions. Chaque personne amène son histoire et sa représentation de l’épreuve.
Par le partage authentique, chacun grandit en compréhension et conscience.
 

Reconstruction : Penser, rêver, se souvenir


Si vous avez vécu la perte de quelqu’un, avez-vous remarqué que, pendant un temps, vos pensées reviennent souvent vers cette personne, images du passé, questions du présent ?
Rêver est une réalité intérieure, née de l’inconscient. Certains rêves sont des désirs inconscients ; d’autres nous montrent ce que nous ne pouvons pas accepter, ou n’avons  pas compris, ce qui est « refoulé ».
Se souvenir, c’est garder la mémoire de quelque chose dans l’esprit. C’est aussi évoquer, par exemple, la mémoire d’un proche décédé. Ici, la pensée est consciente. Vous avez peut-être éprouvé le besoin de regarder des photos, voire d’en mettre en évidence, de faire des rituels et de poser des actes pour honorer sa mémoire.
 
Se poser des questions


Les questions sont fécondes. Tant qu’elles restent ouvertes, elles nous font avancer ; les réponses arrêtent la recherche.
A la mort d’un proche, il peut y avoir un vécu de choc qui va altérer la perception de la réalité. Des images peuvent s’évanouir et d’autres s’imposer. Il peut y avoir des trous dans la reconstitution du déroulement des faits. Cela entraîne de l’incertitude, du doute.
Quand la réalité est trop difficile à accepter, le doute est une échappatoire.
Il peut aussi nous aider à abandonner nos certitudes, à reconsidérer l’histoire que nous nous sommes construite, car nos sens, nos perceptions et nos pensées peuvent nous tromper.
 

Reprendre confiance


La reconstruction prend du temps, comme tout effort de guérison.  Le défi du deuil est de passer de : « ce qui a été »  à : « ce qui n’est plus », d’accepter le « plus jamais », de continuer à vivre « sans » lui – ou elle, et parvenir à considérer cette perte non plus comme un malheur, mais comme une force.
C’est un changement venu de l’extérieur - une perte - qui a provoqué tous ces tourments, c’est le changement à l’intérieur de soi - par l’intégration de la perte - qui donne le goût de vivre.
La perte, et le deuil qui s’ensuit, est une sorte d’initiation à une vie pleine et des relations authentiques, de « droit de passage » au travers des épreuves de la vie.
 

Se renouveler


Comment arriver à la sérénité dans un deuil ?
La sérénité est un état intérieur, elle ne dépend que de nous. Pour y parvenir, il faut avoir « fait le deuil » ou laissé le deuil se faire en soi, affaire de temps et d’espace pour absorber le fait de la perte. Avoir exprimé ses émotions, ses sentiments, avoir réglé les situations interrompues par le décès, avoir trouvé une autre manière de vivre avec cette perte.
Si des personnes sont anéanties par une perte, nombreuses sont celles qui, bien plus tard, reconnaissent que cette douloureuse expérience leur a ouvert les yeux sur la beauté de la vie, sur sa précarité qui rend chaque moment si important, et l’amour sans attachement, c’est à dire inconditionnel.
L’amour reçu et l’amour donné ne peuvent être perdus.
                                               
Autre présence


Quelle mémoire garder de notre frère ou notre sœur afin de pouvoir continuer à vivre ?
Faire le deuil, c’est faire la différence entre le mort et le vivant. Le lien affectif demeure, même s’il nécessite des aménagements ; c’est un travail intérieur à faire pour trouver la paix avec eux…
Il arrive parfois de ressentir une présence invisible, une « autre » présence, légère comme un souffle d’air. Qui murmure « il n’y a pas de séparation ». Visite réconfortante qui apaise la douleur.
 

Vie éternelle, foi


Il y a les  « comment » de l’épreuve ; comment vais-je vivre après cela ? Quand rirai-je à nouveau ? Serai-je victime, ou bien serai-je « disciple », au sens d’être enseigné par l’épreuve?
La représentation actuelle de la vie, dans notre société, est horizontale (naissance, jeunesse, maturité, vieillesse, mort), par identification au corps.
L’Existence, elle, est verticale, il y a continuité, grandissement et accomplissement de l’être. La mort n’existe pas, c’est juste l’enveloppe qui disparaît : quand on quitte un gant, la main demeure ; quand le corps nous quitte, l’être demeure.
La foi est un vécu intérieur. Il ne s’agit pas de croyances ou de pratiques religieuses. C’est la confiance en l’Existence, en quelque chose de plus grand que nous. La foi permet de s’abandonner à l’Existence. Surgit alors une ouverture, un autre point de vue, un positionnement différent.
Il ne dépend que de nous d’accéder à cette partie vivante en nous qui permet d’avoir un autre regard sur notre vie : c’est comme un lac tranquille à l’intérieur de nous, même quand il y a de grandes vagues à l’extérieur.
 

Amour fraternel
 

Qu’est-ce qu’une fratrie ?     
Les enfants arrivent successivement ; les parents ne sont jamais les mêmes parents pour l’enfant qui arrive, et ils aiment différemment chaque enfant. Et chaque enfant est différent, et arrive à un moment différent dans la famille.
Pendant l’enfance, les frères et sœurs rivalisent beaucoup pour obtenir l’amour des parents. La jalousie est forte, chacun est en compétition pour recevoir une caresse d’un parent.
Lorsqu’un membre de la famille est malade, impotent, ou décède, bien souvent la fratrie va assurer le soutien. C’est dans la difficulté que la fratrie va s’entraider.
Même l’éloignement de l’âge adulte ne change rien à ce groupe d’appartenance, le lien de parenté est fort entre frères et sœurs, même dispersés.
Sans doute l’affection, la tendresse, l’amour créent une fraternité indéfectible malgré les différences de personnalité et de valeurs de chacun. Ce lien persiste au-delà de la mort.