Le deuil d'un frère ou d'une soeur à l'age adulte

Depuis quelques années, on parle beaucoup plus de la fin de vie et du deuil, mais il existe un deuil bien particulier qui reste encore trop souvent négligé : c’est celui des frères ou des sœurs adultes après le décès d’un membre de leur fratrie.
 

En effet, on ne retrouve quasiment aucune étude dans la littérature scientifique qui en parle ! C’est comme s’il n’existait pas. Et pourtant, il n’est pas rare d’avoir plusieurs frères et sœurs. De là, la probabilité de vivre la perte de l’un d’entre eux est très forte : ce deuil est donc très fréquent !
 

Le vécu d’un deuil est fortement relié à la nature de la relation qui liait la personne en deuil et la personne aujourd’hui disparue. On doit bien reconnaître que la relation entre frères et sœurs est unique et très spécifique ; qu’on en ait conscience ou non, elle influence profondément les uns et les autres pour le reste de leur vie. De plus, dans une existence, il y a peu de relations qui soient aussi longues, aussi intimes et aussi riches en souvenirs communs que celles qu’on entretient avec un frère ou une sœur. Ainsi, quand il ou elle décède, on perd une partie du passé dont il ou elle était dépositaire. C’est une partie de son identité qui s’en va : les souvenirs de qui on était enfant, le témoin du passage de l’enfance à l’adolescence, de l’adolescence à l’âge adulte, le témoin aussi de tous les événements familiaux, heureux ou douloureux. Un frère ou une sœur est une personne unique dans une vie.

La perte d’un point de repère

Quand un frère ou une sœur meurt, c’est un point de repère essentiel qui disparaît : cela peut générer pour certains un sentiment d’insécurité ou d’anxiété. En effet, même si on n’était pas en contact constant avec lui ou elle, cette personne existait néanmoins « quelque part » dans le monde et cette idée avait quelque chose de rassurant : on n’était pas seul(e) ; il y avait toujours quelqu’un qui était un rappel de « la maison » et du foyer d’autrefois. De plus, son décès donne un « coup de vieux ». On réalise qu’on peut mourir à son tour et on se dit qu’on est peut être le (la) prochain(e) sur la liste. On peut même s’inquiéter sur la cause de son décès (s’il s’agit d’un cancer par exemple), en se demandant s’il n’y a pas des causes génétiques dont on pourrait soi même être porteur.
 
Les frères et sœurs se connaissent de façon intime, même si chacun a évolué depuis l’enfance. Le décès peut alors faire émerger une poignante nostalgie du passé… Il y a parfois la tristesse de ne pas avoir cherché à mieux connaître cette personne devenue adulte, avec la conscience qu’il est maintenant trop tard : on ressent peut être alors un sentiment de gâchis, d’opportunités perdues contraint(e) à faire le deuil de ce qui n’a pas été et de ce qui aurait pu être…
La perte d’un frère ou d’une sœur, c’est aussi le deuil de l’avenir : c’est le deuil du rôle que le frère ou la sœur aurait joué dans le futur. On va peut être se marier, avoir des enfants, acheter une maison, connaître des succès et des échecs et tous ces événements vont être vécus avec la triste conscience que son frère ou sa sœur n’est pas là pour partager tout cela. Tous ces événements (ainsi que les vacances, les fêtes de Noël, les anniversaires… etc.) prennent alors un gout doux-amer…
Il y a aussi la tristesse de voir la mort interrompre un mouvement de retrouvailles, une fois dépassés les conflits et les jalousies de l’enfance : on peut ressentir de l’injustice à devoir se séparer alors qu’on commençait (enfin) à se retrouver. Dans ce cas, le processus de deuil peut devenir un moyen de se rapprocher l’un de l’autre, par delà la mort.
En effet, quand l’un ou l’autre décède, on observe que le frère ou la sœur en deuil « porte » parfois, plus ou moins consciemment, les rôles et les caractéristiques de celui ou de celle qui a disparu : par exemple, on commence à s’intéresser à ce qu’il ou elle aimait, ou encore on prend le relais des « rôles » que le frère ou la sœur disparu(e) tenait auprès des parents ou d’autres membres de la famille. Certains oncles ou tantes décident par exemple de prendre une place plus importante auprès de leurs neveux ou de leurs nièces, en faisant vivre, à travers eux, le souvenir de leur père ou de leur mère disparu(e).
C’est là où l’on voit que le décès peut aussi être source d’un enrichissement, à la fois personnel et familial. C’est une façon d’intégrer dans sa vie le frère ou la sœur disparu(e) et de donner du sens à sa disparition.

La culpabilité


Néanmoins, la relation avec un frère ou une sœur n’est pas toujours au beau fixe ! Même adulte, elle peut rester marquée par la compétition ou la jalousie d’autrefois, ou persister dans le présent quand, par exemple, l’un « réussit » plus que l’autre. De plus, si le frère ou la sœur était malade, la maladie et l’attention des parents qu’elles ont suscitées ont pu réactiver chez les autres frères et sœurs des vieux relents de ressentiment du passé. Les émotions négatives ressenties alors risquent de se transformer en culpabilité après le décès. De même, quand on examine les souvenirs de la relation avec le frère ou la sœur décédée, on retrouve immanquablement des circonstances où l’on a été franchement hostile ou délibérément négligeant(e) à son égard… Quand on fait une relecture du passé (comme c’est le cas quand on est en deuil), ces souvenirs peuvent générer une sourde culpabilité qu’il est parfois difficile de partager avec autrui : on a honte de ce qui s’est passé ou de comment l’on s’est comporté. De là, on garde le silence et c’est parfois lourd à porter…
Enfin, il y a un revers à la pièce « jalousie » : quand on était petit(e), on disait : « Julien a eu une glace : j’en veux une aussi » – cela semblait juste et légitime : on voulait ce que l’autre avait ou encore on souhaitait vivre la même chose que lui ou elle. Ainsi, quand le frère ou la sœur disparaît, on se dit : « Mon frère/ma sœur est mort/e : moi aussi je « devrais » mourir… ». Cela peut même prendre la forme de ce qu’on appelle la « culpabilité du survivant » : c’est la culpabilité d’être vivant alors que son frère ou sa sœur est aujourd’hui décédé(e). Pour certains, être vivant est presque une trahison envers le frère ou la sœur disparu(e) et certains se « punissent » parfois inconsciemment en s’interdisant des moments de bonheur au cours du deuil. C’est comme s’ils n’avaient plus le droit d’être heureux maintenant que l’autre est décédé et qu’il fallait « compenser » ou « contrebalancer » les fautes du passé par autant de malheurs dans sa propre existence !
Que ce soit la culpabilité du survivant ou la culpabilité liée à des manquements d’autrefois, celle-ci a besoin d’être identifiée et reconnue comme telle : « Oui, je reconnais que je me sens coupable de ceci et de cela ». Il est important d’identifier les éventuelles « punitions » que l’on s’inflige sans même s’en rendre compte et il faut apprendre à se  « pardonner »: tout ceci est longuement développé dans le module 3 du programme vidéo d’accompagnement « Vivre le deuil » consacré à la culpabilité.

Peu d’attention, peu de soutien…


Malgré tous les enjeux de ce deuil, aucune perte de l’âge adulte n’est pourtant autant laissée de côté que la mort d’un frère ou d’une sœur ! Pourquoi en est-il ainsi ? Dans notre société, on ne s’attend pas à ce que le décès d’un frère ou d’une sœur ait des répercussions majeures sur les autres membres de la fratrie.  Les frères et sœurs en deuil sont rarement pris en compte. De fait, que disent les proches ? : « Cela doit être terrible pour tes parents : comment vont-ils ? » ou encore « Ca va être très dur pour ta belle sœur et pour les enfants… ». De là, ils oublient d’apporter leur soutien au frère ou à la sœur en deuil. Bien sûr, les parents, l’épouse ou les enfants de la personne disparue vont souffrir, mais une telle attitude néglige la réalité de la perte du frère ou de la sœur en deuil. De fait, les parents sont tellement dévastés par la perte de leur enfant qu’ils pensent rarement à reconnaître l’intensité de la peine de leurs autres enfants : « Ça n’est pas pareil » disent-ils.

C’est vrai, mais cela n’efface pas la réalité de cette peine qui risque alors d’être étouffée et qui devient silencieuse, puisqu’il n’y a personne pour l’entendre. D’ailleurs, les enfants en deuil choisissent souvent de taire leur propre peine pour ne pas accabler davantage leurs parents. De même, certains se retrouvent face à des parents qui ne parlent que de l’enfant disparu, au point que parfois certains frères et sœurs ont le dérangeant sentiment que c’est le « meilleur des enfants » et le préféré des parents qui est décédé… Cette intense focalisation des parents sur l’enfant disparu est dans la logique normale du processus de deuil, mais il est vrai que les frères et sœurs peuvent vivre avec difficulté l’impression de ne plus exister autant aux yeux de leurs parents…

Mais cette négligence va plus loin que celle, éventuelle, des parents : l’entourage de la personne disparue accorde une attention très relative à la peine de sa fratrie en deuil. Très souvent, les amis et collègues de la personne décédée avaient peu – ou pas – de liens avec les autres frères et sœurs. De là, quand elle meurt, ces personnes ont du mal à mesurer l’impact de cette perte chez les frères et sœurs : ils leur apportent alors un soutien peu important et relativement court dans le temps. De même, des personnes qui ont connu le frère ou la sœur disparu(e) depuis moins de temps sont néanmoins reconnues « officiellement » comme celles qui sont les plus touchées par son décès : son ou sa partenaire, ses enfants… etc. Tout cela conduit les frères ou les sœurs en deuil à négliger leur propre souffrance, comme si elle ne comptait pas vraiment… A force d’entendre que cette perte n’est pas vraiment  leur perte à eux aussi, les frères et sœurs en arrivent à croire qu’ils n’ont pas le droit de l’exprimer ! Les frères et sœurs en deuil ont pourtant tant de choses à dire et à partager et il n’y a rien de pire que d’être condamné au silence…
On oublie que le deuil se déroule d’autant mieux en soi qu’on reconnaît la réalité de la perte et l’intensité de la douleur qu’elle génère : si on la néglige ou si on  la minimise, on ne donne pas sa pleine et légitime place au processus de deuil. On s’étonne alors de vivre un fond de déprime pendant des mois sans savoir pourquoi et sans nécessairement le relier au deuil qui se déroule de toute façon en soi !

Apprendre à revendiquer cette peine légitime


Ainsi, il est clair que bien peu de gens dans la famille et dans l’entourage mesurent la profondeur de la douleur des frères et sœurs en deuil. Il est donc important que ces derniers apprennent à revendiquer la réalité de leur peine, même s’ils ont parfois l’impression d’ « exagérer » et de vouloir tirer à eux la couverture. Comme toute personne en deuil, le frère ou la sœur en deuil a le droit de solliciter l’écoute et le soutien dont il/elle a besoin.
Très souvent d’ailleurs, cette aide ne se trouvera pas au sein de la famille et c’est là où le réseau amical peut être d’une aide considérable.
En effet, les amis du frère ou de la sœur en deuil ont moins tendance à minimiser la peine qu’on leur confie et leur présence discrète mais attentive permet souvent au processus de deuil de se dérouler de façon harmonieuse : les souvenirs d’autrefois sont évoqués… la culpabilité trouve des mots pour s’exprimer… on apprend à trouver une nouvelle place au sein de la famille et dans sa propre existence. Et petit à petit, au fil du temps, le frère ou la sœur en deuil découvre en lui/elle un lieu privilégié où préserver à tout jamais le souvenir de cette personne qui tenait – finalement – une si grande place dans son existence…