Traverser la mort au lieu de la vie

Comme toutes les histoires d’amour, les fausses couches sont de vraies histoires de vie. Et la fin d’une vie, si minuscule soit-elle, laisse un vide à tous ceux pour qui elle comptait. Comment se remettre d’un drame qui, pour notre entourage, n’en est pas vraiment un ?

Quand mon amie Sonia a fait une grossesse extra-utérine, elle a beaucoup pleuré. Elle avait deux enfants, elle rêvait d’un troisième, il était enfin venu, le test de grossesse l’avait confirmé, et elle l’avait aimé.

Une vie minuscule, un insondable chagrin

Dès le début, elle l’avait aimé avec la même intensité qu’elle aimait les deux premiers. Quelques jours plus tard, le rêve était brisé, la vie partie. Quelques jours, qu’est ce que c’était ? Presque rien, non ? Qui pouvait comprendre son immense chagrin ?

L’amour est, et perdre un amour fait mal

François m’expliquait que quand il avait douze ans, sa voisine avait perdu un bébé en fin de grossesse. « Pourquoi pleure-t-elle, elle ne le connaissait même pas ? » avait-t-il pensé. Pourtant, quand sa compagne a perdu le bébé qu’elle attendait depuis quatre mois dans le sillage d’une hémorragie inattendue, il a pleuré. Pour lui aujourd’hui, l’amour n’a rien à voir avec le temps passé ou le nombre de couches changées.

L’amour est, et perdre un amour fait mal.

Père, mère ?

Alors que je l’interrogeais sur sa façon de vivre sa paternité, François m’a répondu que c’était ce bébé (et non les deux suivants, bien vivants) qui l’avait « fait père ». C’est souvent la question qui taraude ceux qui perdent un bébé en cours de grossesse. Ai-je changé ? Suis-je père ou mère, et plus seulement la fille ou le fils de quelqu’un ? Y a-t-il un mot pour dire ce lien qui s’est tissé ?

J’ai perdu quatre bébés en cours de grossesse avant d’en porter trois autres, dont la présence autour de nous me réjouit. Sur mon livret de famille, il y a cinq enfants, car deux d’entre les quatre avaient dépassé le délai légal qui permet de les déclarer à l’état civil. Sur le coup, cette déclaration a été vitale pour moi : alors que tout le monde autour de moi voulait faire comme si rien n’était arrivé, un document me donnait raison : j’avais bien porté la vie, j’avais bien donné naissance, j’avais perdu un enfant. Pas un ange, pas un embryon, pas un fœtus, non : un bébé, un enfant.

« Faire son deuil »

Je ne pouvais laisser aller que la vie qui m’avait bel et bien été donnée

De la même manière qu’un enfant ne peut pas apprendre à partager tant qu’il n’a pas eu le temps de faire suffisamment l’expérience de la possession, je ne pouvais laisser aller que la vie qui m’avait bel et bien été donnée. Grâce à ce papier et quelques témoignages bienveillants, j’ai pu, comme on dit, « faire mon deuil ».

J’ai hurlé dans mon cœur ces petits que j’avais perdus, j’ai cherché des signes et des explications, et j’ai eu envie de disparaître avec eux.

Puis la vie est revenue en moi par la chose la plus simple et la plus vitale qui soit : le souffle. Un jour, en respirant, j’ai trouvé que c’était bon : l’air que j’inspirais me procurait une sensation agréable, et l’expirer autour de moi l’était tout autant. Je n’avais rien prémédité ni cherché : c’est venu comme un cadeau.

L’an dernier, j’ai été invitée à la journée de sensibilisation au deuil périnatal « Une fleur, une vie » organisée par un collectif de quatre associations et les services funéraires de la ville de Paris. J’ai été émue par ces centaines de roses déposées silencieusement par des femmes et des hommes de tous les âges. Certains trouvaient là, enfin, ce qu’ils avaient cherché des années durant : un rituel, un lieu pour dire, tout à la fois, leur peine et leur amour.

Cela m’a rappelé cette rencontre aux journées des doulas en 2009. Des extraits de mon livre « Marie-Kerguelen » avaient été lus, des femmes étaient venues me voir. L’une d’entre elles est venue pleurer contre moi : « ça fait vingt ans que je retiens ces larmes au fond de moi », est-t-elle venue chuchoter à mon oreille.

Pleine de gratitude

Après mes deux fausses-couches très précoces et mes deux grossesses arrêtées trop prématurément, plusieurs personnes m’ont conseillée d’arrêter de tenter d’avoir des bébés. Peine perdue : j’avais l’opiniâtreté chevillée au corps et je n’ai jamais eu peur d’avoir mal à force d’aimer. Bien m’en a pris : j’ai autour de moi, aujourd’hui, trois enfants-merveille dont la présence sur terre me remplit de joie. Mais je suis aussi pleine de gratitude pour les quatre petits qui sont passés. De chaque expérience, j’ai appris.

La gratitude m’est venue le plus naturellement du monde, je ne l’ai pas cherchée, je ne l’ai pas attendue, mais je suis bien contente qu’elle soit là, car c’est aussi l’attitude qui m’a semblé la plus libératrice, finalement. Je m’explique : les personnes qui ont perdu un bébé s’interrogent souvent sur la conduite à tenir vis à vis des autres enfants. Taire, au risque de rendre le sujet tabou ou de créer un secret de famille susceptible d’avoir des répercussions sur les survivants ; ou dire, trop dire, faire trop de place aux bébés morts, laisser planer une ombre sur les vivants, s’enliser dans un deuil sans fin ni fond. Ce n’est pas forcément simple de donner sa juste place à chacun…

Et les enfants ont parfois des réactions qui nous surprennent. Camille vient souvent déposer ses peines et ses peurs sur la tombe de son grand frère, décédé à la naissance. Elle a trouvé auprès ce grand-frère silencieux un accueil, une écoute indéfectible et sans jugement.

Le déchirement de la perte avait créé une faille dans laquelle je pouvais naître à nouveau

Les dates-anniversaires des décès des bébés « perdus » ont longtemps été pour moi des journées spéciales. Avant même que j’en prenne conscience, une sensibilité particulière s’éveillait ces jours là. Je ressentais chaque fois un mélange de chagrin et de gratitude, le déchirement de la perte avait créé une faille dans laquelle je pouvais naître à nouveau. L’an passé, il n’y avait plus de chagrin, seulement une immense gratitude pour la vie, celle qui est venue, qu’elle qu’elle ait pu être, et celle qui est la mienne aujourd’hui. Un grand « merci » a jailli de mon cœur et j’ai ressenti une douce plénitude intérieure – qui me rejoint à nouveau dès que je pense à eux désormais.

Source : http://parentsaparents.fr/fausses-couches-deuil-perinatal/

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